Au secours mon enfant est gothique
Teint blafard, mascara charbonneux et le noir pour seule couleur, les gothiques font de plus en plus d’émules chez les adolescents. Avant d’être une « philosophie », le gothisme est un style, avec ses codes, son langage.
Décryptage en forme de promenade dans les méandres de cette tribu. Avec, pour guides, Antoine Durafour* et Alexis Mombelet, deux sociologues spécialistes du mouvement.
Look : L’habit ferait-il le goth ? En grande partie. Les gothiques attachent un soin très particulier à leur apparence. « Ce mouvement compte plus de filles que de garçons dans ses rangs, explique Antoine Durafour. Elles cherchent à se distinguer des univers virils en cultivant un certain raffinement. » Devise absolue de ces élégants : « Noir, c’est noir ». Les vêtements, d’inspiration médiévale ou romantique, font la part belle à la dentelle, aux volants et autres détails précieux. « Pour vraiment s’agréger au mouvement, poursuit le sociologue, il faut consommer énormément de fringues ! » Longues robes de velours, chemises à jabots, corsets ou sacs en forme de cercueil, les tentations sont nombreuses et… onéreuses. Au fond d’une boutique spécialisée à Paris – rue de la Grande Truanderie, ça ne s’invente pas ! – Laure et Mathilde, 15 ans, s’extasient face à ces extravagantes fanfreluches. Couleurs vives, maquillage acidulé, les deux amies n’ont pourtant rien de « goth ». « C’est vrai, répond Laure, mais on trouve ce style très joli. »
C’est tout l’effet recherché par les gothiques, enclins à agrémenter leurs tenues de bijoux argentés (surtout pas dorés) tels que des croix ou des bracelets cloutés. Plus rarement de piercings. Les goths sont trop précieux pour abîmer leur peau. Quant aux chaussures, plus elles sont grosses, mieux c’est. Doc Martens, Rangers ou New Rock (épaisses bottines à talons compensés) constituent des références incontournables.
Aristocrates des temps modernes, ces esthètes se poudrent abondamment le visage. Leurs yeux sont crayonnés de noir et leur coiffure savamment travaillée. Longue chevelure de jais, parfois partiellement rasée, pour les filles comme pour les garçons.
Musique : « Elle occupe une place centrale dans cette culture », souligne encore Antoine Durafour. Autre sociologue expert du phénomène, Alexis Mombelet décrit ainsi les sons qui « bercent » ces mélomanes pointus : « Une guitare basse omniprésente, des morceaux courts dépourvus d’artifice. » Au « Top-Goth 50 », les albums d’icônes des années 80 comme The Cure côtoient ceux, plus récents mais aussi plus mystiques, de groupes, tels Dead Can Dance, Sisters of Mercy, Death in June, Sol Invictus… L’affreux Marilyn Manson est considéré à tort comme un monument gothique. Il compose du métal, un courant violent et guerrier avec lequel les néophytes confondent souvent le gothisme.
Hobbies : Non, les gothiques ne passent pas leur vie dans les catacombes ! Non, ils n’errent pas continuellement dans les cimetières ! Quand ils se retrouvent, c’est essentiellement à l’occasion de concerts.
Enveloppées dans leur spleen, ces âmes sensibles composent des poèmes où il est beaucoup question de mort, de solitude, d’anges déchus… « À travers leurs écrits, ces jeunes cultivent leur malaise vis-à-vis d’une société qu’ils jugent pesante et sans charme », note Antoine Durafour.
Jargon….traduit à l’usage des non-initiés
Babybat ou babygoth : Un gothique, très jeune, au look particulièrement aguichant.
Gothopouffe : Une jeune fille qui pousse son look gothique à l’extrême pour provoquer ou draguer outrageusement.
Spooky Kid : Un gothique qui fait fausse route. Son look tend à se rapprocher de celui arboré par Marilyn Manson.
Trendy : Goth masculin au look très poussé qu’on accuse de ne connaître du mouvement gothique que le côté vestimentaire.
La nébuleuse goth : « Aujourd’hui, signale Alexis Mombelet, le milieu est divisé en plusieurs écoles. On assiste par ailleurs à une démocratisation de la tribu qui n’est plus uniquement peuplée de jeunes de classes moyennes ou aisées. » S’opposent principalement deux « courants » : les puristes, fidèles à l’esprit romantique des origines et les plus jeunes, taxés par les premiers de « goths de pacotille ». Les nouveaux venus ne se plongent pas dans « Les Fleurs du Mal » mais se gavent de séries pseudo-ésotériques comme « Charmed » et ses trois sorcières ou « Buffy », la chasseuse de vampires.
Deux groupes rivaux :
— Les « métalleux » : bien que fréquentant souvent les mêmes lieux que les goths, les métalleux sont leur exact opposé. Il s’agit d’un mouvement majoritairement masculin. Ses « adeptes » sont plutôt extravertis, souvent vêtus de treillis et « pogotent » (danser en se rentrant dedans) comme des fous. Loin du gothique pudique et éthéré…
— Les « emos » : Ils ont presque tout piqué aux gothiques. Même look sombre et sophistiqué, même sensibilité à fleur de peau. Mais contrairement à leurs modèles, introvertis, les emos sont en quête de célébrité et aiment s’exhiber.
* Antoine Durafour est l’auteur du Milieu Gothique. Sa construction sociale à travers la dimension esthétique. Éditions Manuscrit. 2005





